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Blog - RELIRES02

RELIRES02

La lecture créatrice ne se fait du premier coup que par accident, mais ça peut arriver. Sinon, il faut relire, pour déjouer l’autorité, pour déceler les multiplicités à l’œuvre sous les apparences des livres, pour sonder les forces et les rythmes qui portent les variations du sens.

Le Vocabulaire d’esthétique d’Etienne Souriau donne une définition ramassée de la lecture : « Passage du signe écrit aux sons qu’ils représentent, et reconnaissance du sens ainsi formé. » Puis le parallèle entre texte et partition, ou peinture ou équation : déchiffrer. Par extension, dans un sens figuré, la lecture est une manière d’interpréter (cf. l’herméneutique et le relai à la parole), toujours en fonction de dispositions préexistantes ou en formation. L’écriture s’adresse à la vue, mais se déchiffre dans l’entendement, par décodage des signes et des systèmes de signes, mais aussi par compréhension des rythmes qui portent le sens qu’engendre telle ou telle lecture. On conçoit dès lors assez bien qu’il y ait des lectures bien faites, mal faites et même pas faites ni à faire. Ce qui donne tout son prix à la relecture. On relit pour corriger, par exemple pour supprimer un « s » à relires, ou pour décider de le laisser. Mais une relecture, en tant que nouvelle lecture, peut donner lieu à une nouvelle interprétation. Il peut arriver qu’on fasse des lectures contradictoires, ce qui éclaire d’un jour la lecture unique, comme sans lendemain. Donc la relecture est une technique et un état d’esprit, comme on dit dans les sphères compétentielles, mais c’est surtout une manière de ne pas rester à la surface. On a les pages imprimées sous les yeux. Proust a écrit « sur la lecture », en introduction à Sésame et les lys de John Ruskin. Il est donc assez logique de se demander ce qu’il y a « sous » la lecture, ce à quoi ça fait accéder, par un passage, en-dessous du texte apparent. Est-ce à dire que lire serait se faire « égyptologue » des signes émis dans la trame codée offerte au déchiffrement ? Serait-ce davantage qu’un transcodage ? Proust prévient : « La lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas. » Ailleurs, il écrit : « initiatrice ». Il y a donc à faire ensuite, pour en faire quelque chose. Ce qui conduit à considérer l’idée de « lecture bien faite » (mot du poète Péguy), qui exige de vrais lecteurs, mais avec pour conséquence la « lecture créatrice ». On en déduit que la lecture n’est sans doute pas à faire qu’en silence, qu’avec les yeux. D’où RELIRES, une incitation à en essayer plusieurs, différentes, voire parfaitement autres. C’est le corps qui lit, et qui fait advenir les conséquences de la lecture par une alchimie fascinante, psychosensorielle, pour que le sens perle d’accords des sens. Lire à voix haute, à voix basse, en silence, en hurlant. Lire en annotant, par exemple, ce que George Steiner appelle « lecture dynamique », s’inscrit parmi les tentatives d’achever le texte, à savoir de l’œuvre en tant qu’ayant passé la rampe ; histoire de rencontre, donc de réponse (responsabilité d’un échange). La survie de l’œuvre en dépend. Relire est aussi revenir sur l’effet de surprise ou sur le premier ennui ou sur une mécompréhension, pour assimiler davantage, et apprécier les constructions sous-jacentes, les infrastructures du sens, pour les comprendre et s’en emparer. Relire pour donner le change. Relire pour se démarquer. Relire pour comprendre sa propre lecture, ses lectures en propre, et les propriétés de l’approfondissement. On peut y voir du fétichisme, mais relit-on le même texte ? C’est aussi remettre une lecture précédente en question. Ou encore pratiquer une forme de déconstruction par itération. Mais bon, la relecture peut aussi être vue comme empêchant une nouvelle lecture, mais on est là dans un registre comptable. Le glissement s’esquisse alors, vers les relectures de valeurs sûres, mais il ne s’agit pas ici de se défiler face à la découverte. RELIRES, c’est expérimenter des lectures en vie. Pour suivre Roland Barthes se référant à Marcel Proust : « La relecture, opération contraire aux habitudes commerciales et idéologiques de notre société qui recommande de « jeter » l’histoire une fois qu’elle a été consommée (« dévorée »), pour que l’on puisse alors passer à une autre histoire, acheter un autre livre, et qui n’est tolérée que chez certaines catégories marginales de lecteurs (les enfants, les vieillards et les professeurs), la relecture est ici proposée d’emblée, car elle seule sauve le texte de la répétition (ceux qui négligent de relire s’obligent à lire partout la même histoire), le multiplie dans son divers et son pluriel (...) » (S/Z, Points Seuil, page 22.) RB